Dott. Patrick Boulanger


Le Savon est lié à l'histoire industrielle de Savona, comme à celle de Marsiglia: substance détergente utilisée depuis des siècles pour l'hygiène des corps et la propreté des linges… De là à en faire un support à la création artistique! Ce pari, un artiste prématurément disparu l'avait tenté, il y a quelques années; son nom: Sebastiano Fini.
En 1998, le plasticien italien, qu'une santé défaillante entraîne à Marsiglia pour des examens hospitaliers, s'installe dans une ville des plus attachantes. Lui, le Lombard, qui partageait alors sa vie de créateur entre Pietrasanta et New York, doit se stabiliser: ses veines, sa chair n'en peuvent plus; il lui faut se tempérer, se calmer s'il veut vivre, mais il ne peut s'arrêter de créer.
L'homme ne laisse pas indifférent ceux qu'il croise entre le Vieux-Port de Marsiglia, la rue de la République et les Docks: grand chapeau de feutre, manteau drapant un corps malade, figure pâle où brille un regard aigu… Une mélancolie à la dérive!
En perpétuelle attitude de recherche, jamais rassuré par sa production, Fini qui travailla tour à tour le Marbre, l'Argile, le Bronze, l'Aluminium, la Fonte, lui qui s'exprima avec la Peinture à l'huile ou à l'aquarelle et encore avec la Photographie, la Musique ou le Théâtre, il découvre en Provence le Savon.
Une pâte familière, si modeste qu'aucun artiste avant lui n'avait véritablement osé la modeler, la transcender… Une matière identitaire qui allait permettre au nouvel arrivant de jeter un pont entre son passé et son présent de déraciné.
Il lui faut alors comprendre le «Savon de Marseille», ses origines, sa réalité, rencontrer les hommes qui défendent ce produit de haute tradition. Ainsi fait, Sebastiano Fini peut alors l'affronter, livré sous forme de blocs pesants qu'il tranche, creuse avant de le lisser et de le polir.
Hanté par le souvenir, très vite il s'en vient à façonner l'image d'un être aimé, perdu, emporté: Marina, son amour des Iles Eoliennes, tout à la fois nymphe, sirène et muse. Dans son atelier, des visages s'accumulent, criant - silencieusement - la désespérance, regrettant la séparation entre morts et vivants, en appelant au repos éternel.
Lors de leurs rares expositions en galeries, Fini met en situation sa déesse, ses bustes et figures de savon posés sur un lit de sable au sommet de gros bidons, barils métalliques qu'il considère comme les colonnes de notre monde contemporain.
Le Savon est une pâte que l'on peut qualifier de vivante, qui évolue au fil du temps. Sa couleur fournie par les huiles constitutives de la matière première change avec les années: le vert des olives devient brun; le blanc des coprahs et des palmistes tourne à l'ivoire ou au beige.
L'eau contenue dans la composition continue de s'évaporer avec les changements de la température ambiante. Sous l'effet du dessèchement, la masse sculptée se rétracte, rétrécit: des rides accompagnent les tassements; l'odeur sans pareille des débuts s'exhale quotidiennement jusqu'à s'évanouir.
A son tour, usé, fatigué de vivre, Sebastiano Fini a fondu dans l'anonymat d'une grande métropole euro-méditerranéenne. Il savait son sort scellé; le destin n'avait guère été tendre avec lui durant les derniers mois, accélérant l'inéluctable processus. En février 2002, il s'est éclipsé sans fracas, mais dans des souffrances physiques et morales.
Matière en mutation, le Savon a correspondu aux interrogations d'un Sebastiano Fini, bien dans la tradition de ces grands qui portèrent leurs passions dans leur œuvre. Cependant il ne lui sera pas donné de voir les transformations qui s'opèrent dans ses créations marquées du sceau de l'originalité. Depuis sa disparition, les visages sculptés de Marina apparaissent comme apaisés, les bouches se sont closes, les lèvres refermées… Les amants de Panaria se sont - enfin - retrouvés.
Les réalisations multi-supports de Sebastiano Fini, on les trouve aujourd'hui dans des collections dispersées entre le Nouveau Monde (Metropolitan Museum, Museum of Modern Art, Museum of Contemporary Art of New York, M.C.A. of Chicago) et l'Europe (Kuntshalles de Cologne et Hambourg, Tate Gallery of London, Fondation Maeght de Saint-Paul de Vence, Fondation Regards de Provence et Musée Cantini à Marseille, Museo d'Arte Contemporanea de Trento…), comme dans plusieurs collections d'entreprises (Benetton, Stefanel, Sikkens, Alumix, Nordica, Aluminia, Canon…).
Elles témoignent de l'exceptionnel talent d'un artiste pluridisciplinaire resté insatisfait. Sans le savoir, avec celles en Savon, Fini ouvrait une nouvelle voie. Grâce à l'entremise éclairée de Vittorio Sguerso et de la firme L'Amande, d'autres artistes contemporains suivent sa démarche originale. L'expérience s'est déplacée de la Provence à la Ligurie.
La qualité reste au rendez-vous avec des sculptures fortes, vigoureuses ou imaginatives, réalisées en Savon par Guido Giordano, Tullio Mazzotti, Claudio Manfredi et Roberto Giannotti, offertes pour la première fois à l'appréciation du public.
Ces créateurs n'ont pas connu Sebastiano Fini, grand voyageur devant l'éternel, être hypersensible, si sévère critique envers lui-même que par respect pour cette intransigeance, l'indulgence ne lui était guère familière.
Il n'en aurait que plus apprécié l'exposition de groupe réalisée à Savona en cette debut d'année 2006. Les plasticiens d'aujourd'hui ne pourront cependant confronter avec lui leur expérience naissante de modeler le Savon; la vie est ainsi faite… Heureux sont ceux qui ont pu converser avec Sebastiano Fini.

Dott. Patrick Boulanger